Ma montre indique l’approche des 12H30. La fin de la pause de midi. C’est étrange comment les bons moments peuvent passer à une vitesse ahurissante. Notre esprit doit être trop accaparé par la chose qui nous intéresse pour prendre le temps de compter chaque seconde, chaque minute qui s’égrène.
A côté de moi, Perrine est tout autant dégoûtée de devoir retourner en cours, et d’arrêter là notre conversation, assez philosophique je l’avoue, sur le rôle de la musique dans nos vies.
Elle, joue du piano depuis maintenant dix ans, ayant commencé à l’âge de six ans, alors que nous ne nous connaissions pas encore.
Pour ma part, la lecture est bien plus présente que la musique que je n’écoute que rarement et dont je me passerais sans problème. Perrine a bien tenté de m’y faire prendre goût, en vain.
Tout bien réfléchi, je ne déteste pas tant que cela la musique. J’ai juste honte de la musique que j’aime. Je suis persuadée qu’ils seraient plus d’un à se moquer de ma musique totalement différente de la musique moderne qui leur abrutit le cerveau. En effet, ce sont les mélodies de Jean Jaques Goldman qui bercent tous mes trajets de bus jusqu’au lycée. Je n’écoute que des chansons qui possèdent un lourd sens ou dont l’histoire racontée par les paroles me touche énormément.
Mais revenons à ce qui nous intéresse. C’est donc avec regret et non pas avec envie que nous nous dirigeons vers les vestiaires, première étape de ces deux heures de sport qui nous attendent.
Je n’aime pas cette « matière », si on peut l’appeler comme ça. C’est le seul cours où les garçons peuvent librement regarder le cul des filles simplement recouvert d’un fin legging de sport ultra-moulant. Mais ce n’est pas la principale raison de mon aversion pour le sport. Mon professeur n’est autre que M. Redsco, la dernière personne que j’aurais voulu pour assurer mon enseignement de cette matière.
Personne ne le sait, pas même Perrine. Seuls ma mère et mon père sont dans la confidence. C’est totalement normal en sachant que tout est de leur faute. Je n’en veux pas à ma mère d’être tombée amoureuse de cet homme, elle était jeune. Je n’ai pourtant toujours pas pardonné à M. Redsco de l’avoir abandonnée alors qu’il la savait enceinte. Je ne suis qu’une erreur crée par ce professeur de sport qui n’a été que lâche et égoïste en nous abandonnant, ma mère et moi. Savoir que je croise et supporte désormais mon père deux heures par semaine est un coup de poignard en plein cœur.
C’est alors que se produit ce que je considérais comme un miracle : l’absence de ce professeur tant redouté et détesté. C’est en passant devant la salle où les professeurs de sport se rassemblent avant les cours, la pièce côtoyant les vestiaires, que nous l’apprenons. Tous les adultes présents semblent apeurés et désarçonnés, inquiets. Ils nous envoient donc en permanence, alors qu’une classe entière sans professeur arrive sans qu’ils ne sachent quoi en faire. Ils refusent de nous dire la raison de cette absence si inattendue.
Je remarque tout de même avant de partir en direction de la salle d’étude avec Perrine, que les affaires de notre professeur absent ont été disposées dans un coin de la pièce. Pourquoi les affaires de M. Redsco se trouveraient-elles dans le lycée alors que lui-même n’y est pas ? Serait-il venu assurer ses cours ce matin ?
Perrine me tire par la manche de mon pull trop grand pour moi et dans lequel je peux cacher ma timidité en passant inaperçue. Elle m’incite ainsi à rejoindre le restant de la classe déjà partit loin de cette heure de sport qui ne motive personne.
La salle de permanence n’est pas bien pleine, et les places à deux sont nombreuses. Je remarque un jeune homme, contre un des murs de la pièce. Grand et maigre, ses profonds yeux verts attirent immédiatement mon regard. Il semble être en terminale. Soit seulement un an de plus que moi. Si ma mémoire est bonne, il me semble avoir entendu un de ses amis l’appeler Jérémy, et de l’avoir vu ce matin avec un sac de sport se diriger vers les salles que je viens de quitter.
Je veux avoir plus d’information sur la mystérieuse absence qui me ravie tant.
La place à côté de lui est libre. Perrine sera vexée sur le moment, mais elle comprendra.
Elle parait surtout surprise quand je m’assoie non pas à côté d’elle, mais à côté de ce mystérieux jeune homme dont je ne sais presque rien. Elle s’installe donc sur le bureau derrière nous. Elle a remarqué que Jérémy, si c’est bien ainsi qu’il s’appelle, est plutôt mignon, voire plus, et j’ai bien peur qu’à la suite de cette heure passée à ses côtés, elle ne me charrie d’être tombée sous son charme, ce qui est complètement faux : je ne le connais même pas ! Et je parierais qu’il a déjà une petite amie. Mais qu’est-ce que cela m’importe qu’il sorte avec quelqu’un ou non ? Ce n’ai pas ce que je suis venue découvrir auprès de ce jeune homme.
C’est une voix masculine qui a déjà mué depuis bien longtemps, une voix qui se veut douce et amicale, rassurante, sa voix à lui, qui me tire de mes réflexions.
- Qu’est-ce qu’il se passe ? un prof est absent ?
La vue d’une classe entière arrivée en permanence un quart d’heure après la sonnerie de début des cours a dû lui mettre la puce à l’oreille. Il a donc un esprit perspicace. Premier point positif pour lui (sans compter sa beauté).
Je suis contente qu’il m’ait adressé la parole en premier, m’évitant ainsi de le faire, surtout que je ne sais pas si j’aurais osé. Mais maintenant je dois répondre à sa question. Chercher des informations. Ne pas laisser ma timidité prendre le dessus.
- C’est M. Redsco qui manque à l’appel. Pourtant ces affaires sont toujours dans la salle où se réunissent les profs de sport, dis-je en espérant qu’il puisse m’offrir des informations qui me sont encore inconnues.
- A bon ? pourtant il était là ce matin, et il n’avait pas l’air d’aller mal, dit-il en prévoyant ma prochaine question à laquelle il vient de répondre.
C’est très étrange. Il a peut-être apprit la mort d’un proche ou quelque chose du genre, chez lui pendant la pause de midi alors qu’il a laissé ces affaires au lycée en pensant y revenir ? Ma timidité disparaît, remplacée par mon envie de connaitre la vérité. C’est ainsi que commença notre discussion qui dura l’heure entière, sans que je ne la voie défiler, sans pause gênante ni sujet inintéressant.
Il s’appelle en effet Jérémy et a bien dix-huit ans. J’apprends qu’il est passionné d’informatique et qu’il a une petite sœur, Eva, que je ne connais pas, bien qu’elle soit en seconde dans ce lycée. Il me semble bien, toutefois, avoir déjà vu des yeux d’une profondeur égale à celle de Jérémy. Je me promets tout de même d’aller parler à cette jeune fille, d’essayer de sympathiser avec elle. Si elle est aussi gentille et intéressante que son frère, nous pourrions créer de beaux liens et une amitié durable.
Bien qu’elles ne portent pas sur M. Redsco, je me promets de ne pas oublier ces informations qui pourraient m’être utiles par la suite de mon « enquête » comme je l’appelle déjà.
Mais je sais que je m’imagine bien trop de chose : il ne se passe jamais rien ici et je suis certaine que demain, mon père caché et professeur, sera de retour au lycée.




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