mercredi 7 septembre 2016

Chapitre 2 : Julia Redsco

La sonnerie retentit à peine lorsque la porte de la classe s'ouvre violemment. Une grande femme, blonde, très belle -mais aussi très maquillée- fait irruption dans la classe comme une tempête.
Ma mère.
Des larmes perlent au coin de ses yeux, elle serre fébrilement ses mains autour des lanières de son sac à main en croco. Un silence effaré tombe sur la classe lorsque que les élèves la reconnaissent.
D'un air dramatique, ma mère s'avance vers Monsieur Borin, mon prof de maths dont les yeux vont tomber de leurs orbites si il les ouvre plus grand, et lui murmure à l'oreille. "Elle se croit au cinéma" je pense en observant la scène surréaliste. Monsieur Borin devient de plus en plus blanc au fur et à mesure qu'elle parle. Un vrai film.
Plus aucun élève ne songe à sortir de la salle. Certains ont même sorti leur portable. Et filment.

Un petit homme presque chauve et portant des lunettes rondes, le CPE, passe le pas de la porte à bout de souffle. Il se redresse avec gravité et annonce d'une voix autoritaire:
"Tous les élèves, au prochain cours. Mademoiselle Redsco (sa voix se radoucit quand il croise mon regard au fond de la classe), vous restez ici."
Sarah me jette un regard inquiet. Florent me presse l'épaule. La foule d'élèves se compresse pour sortir de la pièce. Je marche nonchalamment jusqu'au bureau, pas inquiétée par les débordements de la mère. L’habitude, je crois.
Sans prêter davantage attention aux élèves qui n’ont pas encore passé la porte, ma mère se jette sur moi et fond en larme.
“Oh mon bébé, mon chou, c’est horrible!” balbutie-t-elle entre deux sanglots.
Je jette un regard méprisant aux imbéciles qui filment encore, supportant tant bien que mal le poids de l’actrice dont ils s’amusent à détruire l’image. Le CPE les chasse avec froideur et nous entraîne, mon fardeau de mère et moi, dans le couloir qui borde les salles de classes. Adossé contre le mur, le regard aussi sombre que doit être le mien, se trouve mon frère. Il ne parle pas, n’ayant sûrement pas plus d’informations que moi, et m’aide sans un mot à soutenir notre mère jusqu’au bureau du CPE.

Arrivés dans sa grotte, le petit homme s’empresse de fermer les rideaux devant les yeux des curieux et s’éclaircit la voix.
“Madame… commence-t-il poliment en poussant un fauteuil vers ma mère qui s’effondre dessus. Je suis désolé de vous recevoir dans de telles circonstances, continue-t-il en évitant notre regard. Une affaire bien sombre…”
Il est évident qu’il cherche ses mots. Il croise et décroise ses doigt au-dessus de son ventre, totalement dépassé. Des bruits de conversations me parviennent de l’extérieur. Dehors, tout va bien, tout est normal. Dedans, le temps est suspendu. Peu de lumière passe à travers les rideaux, la chaleur de l’air rend mes mains moites.
Quelques gémissements échappent encore à ma mère, entrecoupant le silence de plomb. Finalement, c’est Maxence qui prend la parole, d’une voix d’orage.
“Je ne voudrais pas vous presser monsieur, mais pourquoi sommes-nous là?”
Le CPE lui jette un coup d’oeil presque craintif, son assurance habituelle envolée.
“Je… Comment dire… C’est votre père. (Il prend une grande inspiration) Votre mère a reçu un appel au début de ce funeste après-midi. Un appel de la police. Votre père a été retrouvé sur le trottoir à l’arrière votre immeuble… Sans vie. Probablement tombé du haut de votre appartement.”
Une plainte me parvient à ma droite, là où se trouve ma mère. Je suis incapable pour ma part d'émettre le moindre son. Tout tourne autour de moi. La lumière devient soudain trop violente. Des papillons dansent devant mes yeux. Je sens mon corps s’avachir lentement, mes bras se rattacher au fauteuil de ma mère. Je sens mes yeux devenir humides et chaque parcelle de mes muscles se contracter dans un sursaut, alors que j’étouffe un sanglot. Je sens mon coeur se vider d’un seul coup.

Cela dure une éternité. Je perd la perception de mon entourage, me repliant lentement sur moi-même. Ce n’est pas possible, non. Un jugement trop hâtif peut-être, ma mère réagit tout le temps au quart de tour. Papa mort. Inconcevable... J’avais beau souvent le détester pour l’image qu’il m’obligeait à arborer, il restait mon père. La moitié de mes gènes. Il doit y avoir une erreur quelque part. Je ne peux pas parler de lui à l’imparfait. Non, c’est impossible.
Maxence se penche doucement vers moi, et m’entoure de son étreinte puissante. Il tremble. Nous restons ainsi plusieurs minutes, tentant d’accepter la vérité, recherchant la chaleur de l’autre. Puis, dans un mouvement lourd, ma mère se redresse. Elle prend doucement ma tête entre ses mains et m’embrasse sur front, avant de me tendre la main pour m’aider à me relever. Le CPE n’est plus qu’une présence superflue derrière son bureau.

Nous fuyons. Je vois défiler la cour sous mes pas, les bâtiments du lycée à mes côtés. Nous fuyons ce bureau trop sombre où s’entassent les doutes et la douleur. Nous fuyons à travers la ville dans la voiture luxueuse de ma mère, sans destination, comme des fantômes sans repères.

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