mercredi 7 septembre 2016

Chapitre 3 : Julia Redsco

Dans la voiture, l'air devient irrespirable, chaud, moite, rempli de notre chagrin et de nos questions. Je laisse ma tête reposer contre la vitre. Le verre vibre juste assez pour tenir mes sens en éveil sans empêcher mes pensées de divaguer. Je fixe les bâtiments qui défilent au bord de la route sans les voir, les yeux aussi vides que mon cerveau. Seules quelques souvenirs surnagent dans mon esprit embrumé. Je le vois au bord d’un lac pendant les vacances d'été, au bout de la table, l’air important, ou courant devant moi, dans son jogging de marque, avec ses bras qui se balancent en rythme contre ses côtes. Je ressens même la brûlure dans mes poumons dues à notre longue séance de course. Je ferme les yeux. Je veux emprisonner son regard dans mes pupilles pour qu’il reste avec moi à jamais, à me surveiller, à me secourir. Dehors, le paysage a changé: la ville a laissé place à la campagne. Des maisons en pierres parsèment la route, tout autour des champs dorés s’étendent à perte de vue, couvrant les collines, juste séparés les uns des autres par des haies de buissons. Nous roulons longtemps, sans destination, juste pour avoir quelque chose à faire, pour ne pas rester là, plantés dans l’appartement, à contempler le vide qui s’est créé dans notre existence. Maman conduit vite sur la route de campagne. Ses mains accrochés avec désespoir au volant tremblent légèrement. Dans le reflet de la vitre teintée, je vois ses grands yeux pleins de larmes. A ses côtés est avachi Maxence. Il n’a pas l’air mieux que nous deux. Je pose à nouveau ma tête sur la vitre et ferme les yeux.

C’est un cri de mon frère qui me tire, quelques minutes plus tard, de ma somnolence. La voiture nous a emmenés jusque dans un petit village niché dans le vallon. Maman freine subitement, ma ceinture de sécurité manque de justesse de m’égorger. Juste devant nous, sur un passage piéton, une vieille dame nous regarde avec des yeux exorbités. Sa bouche est ouverte en un cri silencieux. Les deux portières avant claquent simultanément. En quelques secondes, le passage de piéton est inondé par les excuses de ma mère, par les questions de mon frère et et par les réponses balbutiées par la grand-mère. Non je n’ai pas mal. Oui j’ai eu peur. Pas de malaise. Pas de crise cardiaque. Je vous en pris jeune homme, je ne suis pas si fragile que ça. Je pousse avec difficulté ma portière pour rejoindre les autres. Finalement, la vieille dame continu son chemin, non sans avoir lancé à ma mère que conduire en pleurant, ce n’est pas très prudent. Nous nous retrouvons à nouveau dans la voiture.
- Bon, ça a assez duré, murmure Maman. On retourne à la maison.

Le trajet du retour nous sort de notre torpeur. Nous ouvrons les vitres, et l’air chaud de ce mois de mai nous fouette le visage. A notre retour, l’appartement semble inchangé. On dirait que tout va recommencer maintenant, que Papa va rentrer du lycée, fier de sa mauvaise blague. Je refuse de voir ce décor plus longtemps et me laisse tomber sur le parquet de ma chambre. J’entend Maman passer des coups de fils, s’agiter, parler avec différents interlocuteurs, des trémolos dans la voix. Elle rentre dans ma chambre sans frapper.
- Maxence et moi allons le voir à la chambre funéraire. Tu veux venir?
Elle connaît déjà ma réponse. Je secoue négativement la tête. Des bruits dans le salon m’indiquent leur départ, puis plus rien. La solitude me fait du bien. Je m’avachis sur le canapé, laissant couler mes larmes. Au moins je sais que dans mes souvenirs, je garderai toujours le visage de mon père, celui qui sourit et rit à ses propres blagues vulgaires. Je refuse de le voir pulvérisé, sans vie, gardant les séquelles de sa longue chute.

La police est déjà passée dans l’appartement. Elle a effacé toutes traces de sang ou de violence. De toutes évidences elle n’a pas trouvé grand chose : il n’y a pas de cercles dessinés à la craie, pas de bandes en plastique jaune ni de petites plaquettes avec des numéros à côtés des indices. On n’est pas dans une enquête policière que je regarde le soir à la télé, non. C’est la vraie vie. Et dans la vraie vie, la police n’a pas le temps, elle se dépêche, bacle son travail. Sans m’en rendre vraiment compte, j’ouvre la baie vitrée du salon et me penche sur le balcon. Le trottoire est propre. Comme si il ne s’était rien passé.

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